• La gestion des « talents » dans le sport et en entreprise : transversalité !

    La gestion des « talents » dans le sport et en entreprise : transversalité !
    Qu’est-ce qu’un talent ? Comment le révéler et l’optimiser ? Est-il transposable ? Autant de questions auxquelles nos deux experts interrogés vont tenter de répondre au travers de cette interview croisée. D’un côté, Eric Alard, directeur d’AMOS Nantes et médaillé d’Or aux Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014, en tant que manager de l’équipe de Bobsleigh de Suisse. De l’autre, Philbert Corbrejaud, dirigeant de l’entreprise Maâtura, cabinet de conseil en détection et éclosion des talents.

     
    “Le talent est un accident des gênes et une responsabilité" Alan Rickman

    Pour Philbert Corbrejaud, il y a deux sortes de talent :

    1. Le talent latent

    2. Le talent patent


    Si le talent patent est celui que tout le monde perçoit, le talent évident, le haut potentiel qui se fond bien dans le système scolaire français, il existe un autre type de talent, moins perceptible et négligé : le talent latent. Le talent latent ? C’est une aptitude spécifique et méconnue de la personne qui en dispose, mais qui permet de faire des choses remarquables s’il est révélé.

     
    « Il est impossible de dissocier un talent de l’environnement et du contexte dans lequel il s’exprime » ajoute Eric Alard. En effet, dans le sport comme en entreprise, révéler un talent mobilise trois grandes catégories de facteurs :


    1. Des facteurs internes

    2. Des facteurs externes

    3. Des facteurs relationnels


     

    Le facteur interne, c’est la capacité de l’individu à faire la différence. La fonction du coach sportif comme celle du manager d’entreprise est alors de porter au plus haut les ressources distinctives de cet individu.

    Le facteur externe, comme l’évoquait Eric Alard, c’est la création d’un environnement favorable à la performance individuelle. Cela consiste à confier à l’individu des missions en phase avec son aptitude spécifique et à lui fournir les meilleurs outils pour remplir ces dernières.

    Le facteur relationnel est celui qui permet l’interaction du talent avec les autres ressources de l’entreprise pour atteindre tous ensemble l’objectif ultime.

     
    « Sublimer un talent c’est rassembler tout ces facteurs. Ainsi, le talent est dans un état propice à la fluidité, la constance et la performance dans l’action sans jamais être contrarié ou forcé » disait Eric Alard, et, à l’instar de certains athlètes, on ne peut que lui donner raison.

    Prenons l’exemple de Nikola Karabatic plus communément surnommé l’OVNI du handball. Sa puissance, sa précision et sa lecture de jeu hors normes sont des talents que, son père le premier, ancien sportif de haut niveau et coach de gardiens de handball, a su sublimer en adaptant son management à cette individualité détonante. Mais le contexte a beaucoup joué aussi. Très rapidement « Niko » s’est vu propulsé en équipe de France avec pour défi d’égaler et de dépasser des légendes comme Jackson Richardson. Il s’est vu proposé des contrats par les plus grandes équipes de handball. Un contexte extrêmement stimulant allant de paire avec un suivi médical et un staff technique propices à l’excellence. Aujourd’hui capitaine de l’équipe de France, il a insufflé une dynamique si positive que le handball est la discipline la plus titrée en France avec, depuis l’arrivée de Nikola Karabatic en équipe de France en 2002, 3 titres de Champions d’Europe, 4 titres de Champions du Monde et 2 médailles d’or aux Jeux Olympiques.

    Trois facteurs réunis pour un athlète aux performances handballistiques inégalées. CQFD.

    Mais le talent n’est pas qu’une question d’inné ou d’acquis. C’est aussi une question d’Etat d’esprit.

     
    « Au-delà de la qualité et du talent, il y a deux aspects importants : celui de la notion de groupe et de l'état d'esprit. » Didier Deschamps

    Pour le manager de Maâtura, « celui qui est à la recherche de l’excellence aura plus de chance de révéler un talent latent qu’un autre. » En effet, sans remise en question et dépassement de soi on peut être amené à passer à côté de qui l’on est vraiment. De même, une fois le talent révélé il peut tout à fait rester en sommeil si l’on décide de ne jamais l’exploiter. Et, pour Eric Alard, il se pourrait aussi qu’« un fort potentiel devienne un véritable talent à force de travail et de persévérance. »

     
    “Soyez plutôt maçon si c'est votre talent.” Nicolas Boileau

    L’état d’esprit serait donc un des outils permettant de nous découvrir maçon plutôt que clown. Mais ce n’est pas le seul ! « Dans chaque discipline qu’elle soit sportive ou non, il existe des outils, des tests, pour juger du degré de réussite d’un individu face à une problématique : tests de logique, de coordination, de mathématiques… se sont parfois de très bons indicateurs mais il faut aller plus loin ! » propose l’ancien bobeur.  « En effet, si l’on considère qu’un talent s’exprime dans certaines situations, dans certains contextes, alors varions ces derniers et challengeons nos collaborateurs ! » C’est d’ailleurs assez parlant chez le sportif, ou même l’artiste, qui se révèle souvent meilleur en compétitions ou sur scène.

    Philbert Corbrejaud, quant à lui, propose, avec Maâtura, de faire un bilan de potentiel. Non cher lecteur ! Pas un bilan de compétences, un bilan de potentiel ! Là où l’un met en exergue les compétences acquises tout au long d’une vie, l’autre révèle nos aptitudes insoupçonnées. Ce dernier teste l’intellect de façon analytique et factuelle mais également le relationnel, l’émotionnel et l’opérationnel d’une personne. Une fois le talent révélé, l’entreprise Maâtura accompagne l’individu dans l’optimisation de ce dernier en envisageant des changements de missions, d’entreprises, de métiers, de pays et parfois même en suggérant des reconversions complètes.

     
    « Le meilleur manager est celui qui sait trouver les talents pour faire les choses, et qui sait aussi réfréner son envie de s'en mêler pendant qu'ils les font. » Theodore Roosevelt

    Même si le fondateur de Maâtura déplore le nombre encore trop insignifiant en France de demandes, il arrive aussi que des entreprises fassent appel à son cabinet de conseil en détection et éclosion des talents pour s’assurer que leurs collaborateurs soient employés à bon escient et qu’ils se révèlent dans leurs métiers. C’est une excellente technique de management qui part de l’humain pour accroitre la performance individuelle et collective. « La maitrise des soft skills était déjà au cœur des préoccupations quand j’étais athlète (ndlr jadis, naguère). Pour les sportifs c’est une notion incontournable pour gérer la pression, garder la confiance et rester motivé, certaines entreprises commencent à s’y intéresser même si les hard-skills reste leur priorité. » Dans la Silicon Valley le virage a été pris depuis un moment. En effet, dans le début des années 2000, fort du constat de la raréfaction des ressources humaines, de la mondialisation, de l’hypercompétition et de la déformation de l’économie, la Valley a décidé de se tourner davantage vers l’Homme et ses ressources personnelles. Dès lors, le recrutement des collaborateurs n’était non plus basé sur un processus formel mais sur l’individu, ses sources de passions et l’ensemble des moyens que celui-ci peut se donner pour devenir le meilleur dans le domaine choisi. Une méthode qui semble porter ses fruits au regard de la 6ème place qu’occupe la Silicon Valley dans les puissances économiques mondiales.

    Si, dans le monde de l’entreprise française, les mentalités commencent doucement à changer, que l’on commence à comprendre l’importance de l’individu et de l’optimisation de ses compétences dans la performance et à mettre en place des mesures en faveur de l’humain, dans le monde du sport, en revanche, c’est chose faite depuis plus longtemps. Eric Alard mentionnait plus haut les soft skills mais il n’y a qu’à regarder le staff déployé autour d’un athlète et ce, même s’il performe dans un sport collectif, pour se rendre compte de l’importance que le sport accorde à l’individu. Les cellules psychologiques pour sportifs, les préparateurs mental, physique, les diététiciens, les ostéopathes… autant de professions qui gravitent autour du sport et des sportifs depuis des années et qui contribuent à révéler tout le potentiel des athlètes et à optimiser leur performance.

     
    « Manager seulement pour le profit revient à jouer au tennis en regardant le tableau des résultats plutôt que la balle. » Ivan Lendl

    Si beaucoup d’ouvrages et de citations sur le management d’entreprise s’appuient sur le sport c’est parce que les transversalités entre les deux mondes sont nombreuses. Nous évoquions à l’instant des similitudes de gestion de performance mais la seule gestion du sportif de haut niveau en lui-même relève d’un modèle économique entrepreneurial.  En effet aujourd’hui, rares sont les athlètes qui ne sont pas accompagnés d’un agent déployant tout un staff juridique, financier, logistique, marketing et communication autour de son client. « D’un côté le sport connaît une professionnalisation croissante et de l’autre les entreprises cherchent à véhiculer les valeurs de cohésion d’implication et de combativité propres au secteur sportif. Il y a une véritable corrélation entre ces deux secteurs » commente Eric Alard.

    Tant et si bien qu’un sportif de haut niveau, baignant dans un milieu en pleine professionnalisation et bénéficiant des services sus nommés, a tout à fait les capacités d’intégrer une entreprise. L’heure de la reconversion venue, beaucoup connaissent tellement bien les rouages de l’entreprenariat qu’ils n’hésitent pas à fonder leur propre structure.  « Le sportif de haut niveau connait son potentiel, il sait transposer sa capacité à gérer son mental, son stress et son effort dans divers contextes et notamment dans celui de l’entreprise » précise Philbert Corbrejaud s’appuyant sur de nombreux exemples.

    Prenons Tony Parker, devenu aussi bon entrepreneur que sportif à la fin de sa carrière. Comme on anticipe et prépare un match de basket, « T.P » a anticipé sa reconversion et est aujourd’hui à la tête de la société qui gère les remontées mécaniques du domaine skiable de Villard-de-Lans, près de Grenoble. Il s’apprête même à lancer la société 9 PROM qui œuvrera pour la refonte du paysage de l’immobilier sportif français. Mais il n’est pas le seul ! Plus proche de chez nous, à La Forêt-Fouesnant, celui qui détient le record du Tour du Monde à la voile en solitaire, François Gabart, n’a pas attendu la retraite pour créer sa propre écurie nautique, Mer Concept, qui emploie aujourd’hui environ 35 salariés. Un autre exemple probant est celui de Florence Masnada, double médaillée olympique en ski alpin, qui a su transposer sa connaissance du sport en général et des sports d’hiver en particulier, ses excellentes qualités relationnelles et rédactionnelles acquises au cours des nombreuses interviews menées lors de sa carrière de sportive pour devenir journaliste chez Eurosport. « Un exemple de transversalité entre le sport et l’entreprise ? Eric Alard ! » conclu Philbert Corbrejaud. Effectivement, plus proche encore, dans le bureau d’à côté plus précisément, Eric Alard a su transposer ses qualités managériales de coach olympique en reprenant la direction d’AMOS Nantes en janvier 2019.

    En résumé, les relations entre le sport et l’entreprise se renforcent de jour en jour et à juste titre. Si une société a tout intérêt à considérer l’embauche de sportifs de haut niveau dont les aptitudes et talents sont, à bien des égards, transposables en entreprise, le sport, quant à lui, continue d’emprunter le chemin de l’entreprenariat en se professionnalisant toujours plus.


    Propos recueillis par Candice Lachal chargée de communication d'AMOS Nantes.

    Plus d'actus :