• "Le sport est devenu une personne..." - Alain Arvin-Bérod, Directeur AMOS Lyon

    "Le sport est devenu une personne..." - Alain Arvin-Bérod, Directeur AMOS Lyon
    À l'occasion de la 50e session des fédérations sportives françaises et allemandes (CNOSF), discours prononcé d'Alain Arvin-Bérod, Directeur d'AMOS Lyon et Membre du Comité Scientifique du think tank Sport et Citoyenneté.

     "Le sport est devenu une personne..." - Alain Arvin-Bérod, Philosophe, Directeur de l’école de commerce AMOS Lyon, Membre du Comité Scientifique du think tank Sport et Citoyenneté


     

    Discours prononcé à l’occasion de la 50e session des fédérations sportives françaises et allemandes

    CNOSF, 17 novembre 2015

     

     " Dans un contexte tragique, notre think tank s’associe à l’hommage aux victimes et soutient la décision des organisateurs d’avoir maintenu cet évènement pour ne pas céder à la peur et au chantage. Je tiens à exprimer au CNOSF et aux organisateurs de ce 50e anniversaire les profonds remerciements du think tank Sport et Citoyenneté pour nous avoir invités et associés à cette célébration des relations entre fédérations sportives allemandes et fédérations sportives françaises. Nous pensons que l’Europe a besoin de grands projets fédérateurs, impliquant notamment les jeunesses du continent. Il faut renforcer le vivre-ensemble. Parce ce que le sport fait partie de la société. Il n’est pas à côté. Il fait société.

     

    Le Président du CIO l’a d’ailleurs démontré à plusieurs reprises récemment : par exemple lors de sa déclaration devant l’Assemblée Générale des Nations Unies à propos de la coopération ONU-CIO pour la réalisation du Programme de développement durable à l’horizon 2030 ou encore par sa prise de position sur la crise des migrants, qui met également en question la coopération entre Etats…

     

    Mais la société fait aussi sport ! Ainsi le CIO, qui a toujours eu un rôle « politique » au sens non partisan, évolue vers des missions inédites ancrées dans les innovations sociétales. L’essor sans précédent des nouvelles pratiques, comme des nouvelles formes d’organisations ou encore la création de standards de compétition inédits comme les Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) font évoluer la représentation classique du sport. Je la résume à dessein en disant « le sport est une personne » sans que cette tendance ne soit pour autant réduite à un individualisme : au contraire même. C’est précisément sur cette tendance lourde, à savoir l’empathie sociale qui traverse nos sociétés européennes et qui affecte le sport, que je souhaite vous soumettre ma réflexion.

     

    Une tendance qui prend ses racines dans la construction du sport moderne

    Dans un premier temps il est utile de rappeler que cette tendance a ses racines dans la construction du sport moderne. Comment ? Pour cela je vous invite à faire un bref retour sur ses fondations et sur celles de l’Olympisme au XIXe siècle. Des figures prestigieuses allemandes et françaises s’en détachent. Je ne veux pas faire injure à nos amis allemands de leur rappeler, eux qui connaissent le rôle des savants, des archéologues et des poètes germaniques dans la découverte et la compréhension d’Olympie au XIXe et dans la construction même de l’Olympisme ensuite. J’ai choisi une personnalité audacieuse incarnant l’échange entre nos deux cultures dans ces années fondatrices. Je veux évoquer la figure du dominicain Henri Didon.

     

    Comme vous le savez, Henri Didon est le père de la devise olympique « Citius, Altius, Fortius » qui la formulera en mars 1891 à quelques encablures de notre amphithéâtre, à Arcueil exactement. Et dans un collège bien nommé, à savoir le collège « Albert-le-Grand », du nom d’un savant thomiste venu…. d’Allemagne ! Depuis 1890, Didon est le Prieur de cet établissement réputé et après sa rencontre avec Pierre de Coubertin, il participera aux premiers Jeux de l’ère moderne en conduisant ses élèves à Athènes et en prononçant une homélie dans laquelle il précise qu’il a emmené une partie de sa jeunesse pour la paix : ce qui est une première dans l’histoire naissante de l’Olympisme.

     

    Auparavant, Didon avait participé à la guerre de 1870-1871 comme infirmier. Au sortir de la guerre, il va délibérément choisir d’apprendre l’allemand en séjournant comme étudiant chez un voisin peu « en odeur de sainteté », disons-nous en France… De son séjour de plusieurs mois en Allemagne, le moine voyageur écrira un ouvrage « Les Allemands » dans lequel il narre aussi bien sa visite de la cave où Goethe a écrit son « Faust » que ses découvertes sur la richesse de la culture germanique dont il affirme que les Français doivent se rapprocher ! Cela vaudra à ce dominicain républicain l’opprobre des revanchards de tous bords (catholiques et laïcs), alors qu’il incarne cette empathie propre à l’esprit de coopération et de partage qui préside aux fondations du sport moderne.

     

    Didon décèdera en 1900 avant la tenue des Jeux Olympiques à Paris, mais la délégation olympique des USA tiendra à lui rendre un hommage solennel en juillet au Collège Albert-le-Grand : c’est tout sauf banal n’est-ce pas ? Et aux Jeux de Londres en 1908, ce sera l’évêque de Pennsylvanie qui prononcera la phrase « L’essentiel est de participer » qui s’inscrit dans la même veine empathique. Cette phrase n’a pas toujours été en odeur de sainteté dans la compétition sportive ! Le sport est d’abord une personne. Pourquoi ? parce que le sport a changé de statut. Dans sa relation à l’imaginaire social, le sport n’est plus la représentation figée de la performance soumise à l’examen des seules mesures, ou codes. Vecteur éducatif, source de culture, espace de liberté et de respect de l’autre, le sport est devenu un nouvel espace de liberté personnelle et de partage entre les citoyens, qu’ils soient ou non sportifs ! qu’ils soient ou non adhérents d’un club.

     

    La société fait sport

    Ce qui m’amène à ma seconde remarque, à savoir : la société fait sport. J’en veux pour exemple, la naissance des Jeux Paralympiques, qui sont le fruit des avancées sociales sous l’effet des personnes en situation d’handicap et non du « sport » institution lui-même. Idem pour d’autres populations discriminées. On pourrait parler d’un renversement pour consacrer une rupture mais il s’agit plutôt d’un basculement comme le propose le philosophe et économiste américain Jeremy Rifkin. Ce basculement global qui dépasse le champ sportif est celui du passage du « Je pense donc je suis » au « Je participe donc je suis ». Et le sport contemporain vit ce basculement qui n’écarte en rien l’essentiel de ses traditions mais les resituent dans la perspective d’un vivre ensemble indissociable d’une promotion de la personne. Pourquoi ? Pour faire court, c’est parce qu’un sentiment d’empathie habite et affecte en profondeur et sur la durée nos sociétés.

     

    L’émergence, puis l’intégration progressive et rapide des réseaux sociaux dans nos vies, publiques comme privées, traduit cet essor inédit dans l’histoire de l’empathie. « Le grand basculement du « Je pense donc je suis » au « Je participe donc je suis » met l’empathie au cœur même du récit humain – où elle s’est toujours trouvée –sans que jamais la société ne l’ait pleinement remarqué ni compris. Etre une personne dans le participatif implique de reconnaître le lien de participation » (philosophe polonais Enryk Skolimowski) « Et si nous le reconnaissons, nous reconnaissons ipso facto l’empathie ».

     

    Ce processus est à l’œuvre aussi dans le sport. Et notamment depuis le « Plus jamais cela » qui a exprimé la volonté d’étendre l’empathie à un grand nombre et dans la durée, et que la coopération entre l’Allemagne et la France incarne pour une part en Europe. Notre citoyenneté commune en Europe tend vers la personne dans sa dimension sociale et non comme une île… La citoyenneté sportive est la personne.

     

    L’empathie au centre des discussions

    Ce mot empathie n’est entré dans le vocabulaire qu’en 1909, à peu près au moment où la psychologie moderne commençait à sonder la dynamique interne de l’inconscient et du conscient.

    En 1909, le psychiatre américain Edward B. Titchener a traduit le mot allemand Einfühlung par empathy. Il a un précurseur, celui de sympathie à l’époque des Lumières. En 1759, Adam Smith, économiste écossais, avait consacré un livre aux sentiments moraux, différent de la sympathie évoquée par Hume, pour qui cela signifiait se sentir désolé face au malheur de l’autre. Calqué sur le mot allemand Einfühlung introduit par Robert Vischer en 1872, il a été utilisé dans l’esthétique allemande. Il évolue peu à peu vers l’idée « d’entrer dans l’être d’un autre », comme le présente Wilhem Dilthey, philosophe et historien allemand. Le « pathie » suggère que nous entrons émotionnellement dans la souffrance de l’autre et que nous la ressentons comme si c’était la nôtre. « Contrairement à sympathie qui est passif, l’empathie suggère l’engagement actif, la volonté de prendre part à l’expérience d’un autre de partager son vécu. » Le sport illustre parfaitement cette situation.

     

     Enfin, en troisième lieu, le postulat traditionnel selon lequel « le savoir, c’est le pouvoir » qui est utilisé à son profit personnel est en voie d’être effacé par une toute autre vision, où le savoir est un moyen d’expression de nos responsabilités communes pour le bien-être collectif de l’Humanité et de toute la planète. L’enjeu du développement durable intégré par le CIO dans les JO en est un autre exemple : « L’empathie habitue les jeunes à penser en strates de complexité et les obligent à vivre dans un contexte de réalités ambiguës, où il n’y pas de recettes et de réponses simples mais une recherche permanente de sens partagé et d’interprétations communes. »

    Ce qui progresse aujourd’hui dans le sport c’est la conscience de soi (sous des formes nouvelles, inédites, etc.) et l’expression empathique. Rifkin le rappelle en ces termes :

    « Dans son livre “The Value of the Individual: Self and Circumstance in Autobiography”, l’historien Karl J. Weintraub, Professeur à l’université Columbia, retrace à travers les autobiographies de Giambattista Vico, d’Edward Gibbon, de Jean Jacques Rousseau et de Johann Wolfgang von Goethe la progression de la conscience de soi et de l’expression empathique qui a caractérisé la période, puis qui a conduit aux révolutions américaine et française ainsi qu’à la naissance de la modernité au début du XIX e siècle ». L’individualisation trop souvent perçue comme un repli, un refuge, en clair une fuite des autres, avance de pair avec l’empathie dans des structures sociales qui se complexifient mais ne mettent pas un terme aux héritages : c’est le parcours humain qui s’élabore. Le sport dans tout cela me dire-vous ? Le sport est un temps empathique de l’Histoire contemporaine, et de nos vies personnelles « Ce sont les moments empathique d’une vie qui font les souvenirs les plus forts et les expériences réconfortantes, qui inspirent un sentiment de connexion, de participation et qui donnent un sens à l’expérience » (Rifkin).

    Vous pouvez décliner sur le mode empathique nombre des nouvelles formes de pratiques sportives, les émotions des communautés, des fans et de leur commercialisation y compris, ou encore les échanges virtuels comme autant de manifestations de cette empathie sportive qui gagne nos mœurs en Europe. Des « Jeux Olympiques » au « Jeux Empathiques » il n’y a qu’un pas : pas qui avait été déjà franchi par les fondateurs de l’Olympisme dans nos deux pays.

     

    Je vous remercie de votre attention. "

     

    Alain Arvin-Bérod

     

    Plus d'actus :