• Théo Deschatrettes : Coulisses d'un arbitre de tennis !

    La France est un pays majeur du tennis professionnel, et une étude publiée en 2013 (Cabinet BIPE, Impact économique et social du tennis en France, 2013) estimait l’impact du tennis à 2,2 Millards d’euros par an et à 28 000 emplois directs et indirects. Si Roland-Garros (générant à lui seul 68 millions€ de chiffre d’affaires) reste le principal événement tennistique de l’année, le tennis français est riche de près de 70 autres tournois professionnels. Ces tournois, aujourd’hui de plus en plus concurrencés sont soumis à des contraintes lourdes (problématiques budgétaires, logistiques, calendaire, dépendant des joueurs présents…). Ils sont soutenus financièrement par la Fédération Française de Tennis (FFT) qui prend généralement en charge les dépenses relatives à l’arbitrage (en 60 000€ et 100 000€ euros en fonction du tournoi) et via les Ligues en achetant un grand nombre de places.

    La technologie comme arbitre ?

    Comme dans tous les domaines, la technologie progresse dans le sport à une incroyable vitesse. Collecter des données pour améliorer ses performances grâce à différents objets connectés et autres technologies d’assistance à l’entrainement, faire du court de tennis une interface virtuelle permettant aux joueurs professionnels ou amateurs d’optimiser leur performance sportive : la frontière entre le réel et le virtuel s’estompe progressivement. Quelle est alors la place de l’arbitre ? Nous l’avons vu lors de la Coupe du Monde de Football en Russie, l’assistance vidéo à l’arbitrage a changé la donne. De contestations nous sommes passés aux constatations. D’arbitre tout-puissant, à figure d’autorité, de médiateur, il a vu sa fonction évoluer, s’humaniser et se structurer. Le tennis n’est pas étranger à ces transformations étant l’une des premières disciplines à avoir compris l’importance d’adopter ces nouvelles technologies mais aussi de faire évoluer son management d’arbitrage. Aujourd’hui, l’idée d’un court autonome en termes d’arbitrage n’est techniquement plus une illusion. Mais un court sans arbitre, cela ne consisterait-il pas à négliger le code de conduite qui fait partie de l’ADN du tennis ?

    La réponse est humaine !

    Théo, étudiant en 3ème année du Programme Grande Ecole à AMOS Toulouse, est arbitre de tennis depuis plus de dix ans. Entre ses cours, les déplacements à l’autre bout du monde sur différents tournois et la préparation et gestion d’un tout nouveau tournoi international de tennis dans la région, Théo nous parle de son parcours d’arbitre de tennis.

    Peux-tu nous parler de ce qui t’a poussé à devenir arbitre de tennis et quel est ton niveau actuel ?

    Je suis tombé dedans quand j’étais petit (rires) ! J’avais 10-11 ans quand mon meilleur ami, dont le père est coach de tennis, m’a embarqué pour une formation d’arbitrage. Moi qui étais bien plus attiré par le football ou le rugby, j’ai finalement été conquis. Nous sommes allés de formation en formation pour passer des grades et j’ai obtenu mon grade 3, il y a maintenant deux ans. Aujourd’hui j’ai le niveau A3, c’est le plus haut niveau fédéral. Pour vous donner une idée, nous sommes environ 100 à ce jour à avoir ce niveau, dont 10 à avoir mon âge. J’arbitre un grand nombre de tournois, que ce soit sur chaise ou en tant qu’arbitre de ligne. Ceux-ci sont les deux types d’arbitrage en tennis. Généralement, sur les tournois internationaux majeurs ou Roland Garros par exemple, je suis sur la ligne, c’est donc moi qui lève le bras et cri « FAUTE » (rires).

    Y-a-t’il un profil type pour arbitrer ce sport ?

    Je pense que pour être arbitre il faut savoir encaisser finalement, parce que cela peut mal se passer, mais on y revient quand même (rires) ! Plus sérieusement, vous êtes régulièrement amenés à gérer des situations compliquées avec les joueurs et contrairement à des sports comme le football, crier et extérioriser son énervement est intolérable. Il faut donc savoir gérer ses émotions et rester calme. La concentration est le point essentiel pour un juge de ligne. Avant de rentrer sur un court, je coupe tout, je me focalise sur le match. On se souvient tous de l’affrontement John Isner face à Nicolas Mahut à Wimbledon en 2010 : 11 heures et 5 minutes de jeu ! Bien entendu il s’agit du record, mais l’idée étant que l’on ne sait jamais combien de temps va durer un match.

    Parfois, certaines de nos décisions prises changent le cours d’un match et peuvent être remises en question… Il faut alors avoir une bonne dose d’assurance et de confiance en soi pour rester ferme et s’y tenir. A mes débuts, c’était un point de blocage : lorsqu’un joueur exprimait un mécontentement, je me sentais déstabilisé, même lorsque j’étais certain d’avoir pris la bonne décision. Certains arbitres se font vraiment malmener sur un match et ne veulent plus remonter sur la chaise. La finale dames de l’US Open remportée par la japonaise Naomi Osaka (6-2, 6-4) a été marquée par l’emportement spectaculaire de Serena Williams. Elle a fini par recevoir un jeu de pénalité après avoir qualifié l’arbitre de « voleur ». Un exemple plus flagrant serait celui de Karolina Pliskova (N.5), qui battue par la grecque Maria Sakkari, avait perdu ses nerfs à cause d’une balle mal jugée dans un moment décisif, en fin de troisième set. C’est à la fin du match que la tchèque a retiré au dernier moment sa main tendue vers l’arbitre avant de se venger par des coups de raquettes violents sur la chaise d’arbitrage. Ce sont des exemples parfaits de situations qu’il faut être apte à gérer. Les ¾ du temps j’arbitre des adultes et avoir une autorité sur les joueurs n’est pas toujours évident. Je sens cependant que plus je monte en âge, plus il y a un respect qui s’instaure. Tous les arbitres font des erreurs, mais c’est le jeu.

    Enfin, je pense qu’être un bon communicant est indispensable. Comment s’adresser à un joueur ? Il y a différents types de personnalités chez les joueurs, on le sait, et s’y adapter est un véritable travail de communication. Comment travailler en harmonie avec l’ensemble des équipes sur un tournoi ?  Le collectif est extrêmement important. Sur un tournoi, il n’y a pas que l’arbitre et les joueurs. D’une compétition à l’autre, vous devez vous adapter à de nouvelles équipes (kiné, logistique, organisateurs, etc.). Il faut être ouvert, sinon vous ne ferez pas long feu dans ce milieu.

    Parle-nous de la progression d’un arbitre de tennis ?

    J’ai commencé très jeune, donc mon évolution personnelle dans l’arbitrage tennis a été plutôt lente. L’évolution se fait entre autres sur la base de l’activité de chacun, du niveau, de l’évaluation de la qualité de ses prestations et de la participation aux séances de mise à niveau technique. La périodicité de révision est d’un an pour l’ensemble des qualifications. Tout ce que l’on fait est noté de 0 à 7… Cela peut être un peu stressant mais cela nous fait gagner en maturité et en résistance au stress. Ma prochaine étape, c’est de passer le niveau international, qui me permettra d’arbitrer sur la chaise, en Europe principalement.

    Un développement à l’international : l’arbitrage ne connaît pas de frontière non plus...

    « Les différents acteurs du tennis ont également su embrasser l’international. L’Asie, nouvelle terre d’accueil des tournois ATP et WTA, est à la recherche de professionnels lui permettant de mettre en place des tournois de dimensions internationales qui soient viables économiquement, ce qui offre des opportunités de développement économique aux tournois français. » (1)

    Pour ceux qui ne connaissent pas particulièrement ce milieu, dans l’arbitrage tennis, vous avez trois grades de niveau national – A1, A2, A3 – et quatre badges de niveau international – badge blanc, bronze, argent et or avec seulement 30 badges or dans le monde. D’ailleurs sur ces 30 badges or, 5 sont français. Les français sont reconnus dans l’arbitrage du tennis, ce qui est plutôt preuve d’une réelle expertise.

    Pour la plupart des arbitres, le Saint Graal serait d’arbitrer une finale de Roland-Garros, ce que j’ai eu la chance de faire lors de la finale simple féminine en 2016. Serena Williams contre Garbiñe Muguruza, où l’espagnole sort victorieuse. C’était déjà une consécration. Pour vous donner un ordre d’idée, nous sommes 300 arbitres à Roland Garros pour 40 places en finales. La sélection est dure et la concurrence est rude, donc en faire partie est un réel privilège. Arbitre de chaise ou juge de ligne, c’est tout un métier. Les Masters sont également très prisés mais l’accès est difficile. Pour cela, il faudrait que j’arbitre plus de matchs, cependant j’ai fait un choix, mes études. Nombreux sont les jeunes arbitres qui décident de tout lâcher pour se consacrer à l’arbitrage… J’espère que cela sera un choix payant pour eux, parce que comme je vous l’ai dit, il n’y a que 30 badges or dans le monde. Les places sont très chères. Pour moi, le petit bonus dans l’arbitrage, c’est de pouvoir voyager ! Si on m’avait dit quand j’avais dix ans que j’aurais la chance d’aller à Miami, Bali ou en Guadeloupe pour arbitrer des tournois de tennis, je n’y aurais jamais cru.

     Quelle est ta vision de l’arbitrage dans d’autres sports ?

    Je me dis souvent que je suis content d’être arbitre de tennis. C’est un sport à l’origine un peu bourgeois. Vous devez respecter un code vestimentaire, vous ne pouvez pas parler pendant un point, aucun mauvais comportement ou abus de langage n’est toléré. C’est sûrement plus « rigide » mais cela me plait.

    L’arbitrage vidéo fait parler en ce moment. On voit aussi se développer de nouveaux tournois comme le Masters Next Gen de Milan, sans juge de ligne. Même si les radars affichant les vitesses des services font depuis longtemps partie de l’environnement d’un court de tennis, depuis près de dix ans les tournois majeurs sont équipés de la technologie Hawk-Eye, permettant aux joueurs, sur demande, de déterminer si une balle est faute ou à l’intérieur du terrain. Récemment, un nouveau concurrent à fait son entrée, Foxtenn. Roland-Garros est le seul des quatre tournois du grand chelem (Open d’Australie, US Open et Wimbledon) à ne pas utiliser ce système. Quand tu perds la trace, tu es bien dans l’embarras (rire). L’arbitrage ne cesse d’évoluer, mais on conserve une mission et un devoir d’impartialité.

    C’est ce qui est stipulé dans le Code du Sport :

    « L’article L.223-1 du Code du sport précise que les arbitres et juges exercent leur mission en toute indépendance et impartialité, dans le respect des règlements édictés par la fédération sportive auprès de laquelle ils sont licenciés. »

    Tu es en train d’organiser un tout nouveau tournoi de tennis. Raconte-nous ?

    Je suis au Comité Directeur du club de l’US Tennis Club de Colomiers avec deux amis. Le club appartient à la Mairie qui lui donne des subventions chaque année en fonction des projets proposés. Lors d’un appel à projet, nous avons lancé l’idée de l’organisation un tournoi international junior, intégré dans le circuit junior international, similaire à l’ATP mais pour juniors.

    Les joueurs ne sont pas payés pour participer, donc le projet était financièrement abordable, les dirigeants du club nous ont rapidement donné leur accord. Nous avons donc monté le dossier, envoyé à la Fédération Française de Tennis (FFT). Un an après (en juin dernier), nous rencontrions le Vice-Président de la FFT, Alain Moreau, à Roland-Garros. Une semaine après il nous envoyait un mail pour nous dire que le projet était validé. L’aventure pouvait commencer.

    Le tournoi s’appelle le « Primavera International Junior de Colomiers », parrainé par Benoît Paire, joueur au club de Colomiers. « Primavera » veut dire printemps en Occitan. Cela nous plait car cela lui donne une identité territoriale forte. C’est un tournoi de grade 5 qui se déroulera à Colomiers du 16 au 24 mars 2019. Le tournoi est inscrit sur le site de l’ITF dans le calendrier des juniors, les joueurs se sont donc inscrits directement en ligne. Notre objectif est d’offrir un rendez-vous fun et dynamique ! En France, il y a 4/5 tournoi de notre grade, on a donc vraiment la possibilité de produire quelque chose de qualité.

    En attendant de vivre ce tournoi ensemble, n’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux !



    La France a une « culture de l’arbitrage » !

    En conclusion selon Joel Raison le chef des arbitres de Roland-Garros (2) :

    « Il y a une culture de l’arbitrage en France, rendue possible grâce au maillage de la compétition sur notre territoire : tous les matchs sont arbitrés entre les championnats de France individuels, par équipes (de la première à la quatrième division nationale), les tournois ITF juniors, Tennis Europe et bien sûr les ITF et Challengers. Sans compétition, il n’y a pas d’arbitre. C’est une question d’image : les joueurs étrangers qui viennent en France savent que c’est « pro » et organisé. Nous sommes un pays de jeunes arbitres avec la mise en place de différentes actions et d’un véritable suivi avec des formateurs. La clé de notre succès réside dans le repérage de ces jeunes (entre 15 et 16 ans). Ils passent tous par le Trophée national jeune de l’arbitrage (TNJA) qui a lieu sur la semaine de la Balle Mimosa à Nantes et sur celle des championnats de France 15/16 ans à Dijon. Nous avons un groupe d’une centaine de jeunes arbitres que l’on désigne sur les ITF juniors, les Tennis Europe, les championnats de France… Ils sont suivis par des formateurs qui sont là pour les conseiller et les guider afin qu’ils progressent. Il y a donc une vraie transmission. »
    (1) Le modèle économique des tournois de tennis français, hors Roland-Garros, Publication Sport-Eco du ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, juin 2016.

    (2) Gaël Raison, Chef des arbitres de Roland Garros chez Fédération Française de Tennis, lors d’un interview mené par Loïc Revol (journaliste pour différents magazines spécialisés dans le tennis). Août 2018

    (3) Trophée TNJA remporté par Théo Deschatrettes en 2013

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