• World rugby aime la franchise… sans le dire

    L’actualité vient de mettre en lumière une nouvelle réforme au sein du sport mondial. Dans la foulée du football avec son Mondial des Nations et du tennis dépoussiérant sa Vieille Dame, la Coupe Davis, l’ovalie internationale via World Rugby a décidé de substituer aux tournées automnales entre les hémisphères Nord et Sud une nouvelle compétition baptisée « Championnats des nations » prévue en 2022. Les « tournées » sont un héritage des pionniers du rugby et elles étaient devenues quelque peu désuètes surtout à l’ère de la professionnalisation. A l’image des Barbarians (appelés ainsi dans le Collège de Rugby au XIX ème pour qualifier la violence « barbare » du nouveau jeu) que les français ont relégués au rang des souvenirs quand les britanniques les conservent jalousement mais avec talent et passion. L’absence de notoriété comme de retombées financières auront  raison de ces héritages. Depuis l’annonce du « Championnat des Nations » des informations contradictoires ont suivi tant sur le fond du projet que sur ses fonds prometteurs. Sur le fond l’hypothèse d’un championnat réservé aux pays leaders de l’hémisphère sud excluant les Fidji a été révisée et sur les fonds, les hypothèses continuent de plus belle avec des enchères qui montent pour séduire les fédérations anglaises et françaises réticentes au projet. Ainsi les dirigeants du World multiplient depuis quelques jours les déclarations pour mettre fin à cette cacophonie. Il faut rappeler que le pilotage du rugby planétaire est lui-même en perpétuelle recherche d’équilibre car il se situe entre deux entités isolées l’une de l’autre : le World Rugby à Dublin en charge du Tournoi des VI nations et de la Coupe du Monde et l’EPCR qui a quitté Dublin pour Lausanne, organisateur de son côté des coupes d’Europe. Le fait que  World Rugby soit l’organisateur du Tournoi des VI Nations de la Coupe du Monde et du prochain Championnat des Nations n’est pas neutre, loin s’en faut. En effet le World est attaché historiquement et économiquement au modèle fermé du Tournoi des VI Nations. Ce n’est donc pas un hasard si le premier format annoncé du futur championnat des Nations était sur ce modèle. La tentation du principe promotion- relégation pourtant aux origines du sport européen est sans cesse repoussée. Le rugby fait de la résistance en étant le seul sport collectif du vieux continent dont le championnat européen a lieu tous les ans, sans jamais dépendre des résultats sportifs des équipes et sans aucune sélection préalable… Un des avantages de cette formule à l’ancienne se trouve dans la commercialisation garantie des matches programmés à l’avance sans mauvaise surprise ; si l’on met à part les déboires de telle ou telle équipe. En même temps les dirigeants du World Rugby annoncent pour les fédérations du vieux continent des perspectives financières prometteuses grâce à la diffusion des matches du Tournoi des VI nations en Asie et ailleurs : ambition à nuancer au regard de l’apport du nouveau sponsor (Guiness), apport espéré proche des 110 millions de l’appel d’offres pour s’élever finalement à 60…. Aux toutes dernières nouvelles une grosse bouffée d’oxygène serait annoncée avec l’arrivée d’un Fonds d’investissement américain, CVC, d’ores et déjà en mesure d’offrir un Eldorado aux VI nations sans agiter le chiffon rouge de la montée relégation.

    Les 6 Nations et la Tournée des Lions Britanniques sont « un joyau ».

    Le Tournoi des VI Nations est une franchise européenne qui ne dit pas son nom et World réaffirme solennellement son attachement au Tournoi comme aux Lions Britanniques en parlant à leur sujet d’un « Joyau » : dont acte.  L’opposition au Championnat des Nations a trouvé en Europe un renfort précieux par la voix de joueurs notamment français du Top 14, adversaires d’une nouvelle compétition dans le calendrier afin de préserver leur santé. World Rugby a réagi en assurant vouloir prendre en considération la santé des rugbymen et a  décidé de réduire le calendrier en supprimant la demi-finale, la santé et la protection des joueurs continuant de jouer un rôle central. Les joueurs disputeront 11 matches du Championnat des Nations (et un maximum de 12 matchs si leur équipe accède à la finale), contre une moyenne actuelle de 12 à 14 test-matches par an. World se prononce aussi pour la promotion-relégation des équipes du futur Mondial qui seraient désormais placées dans une seconde division composée de 12 équipes avec des barrages contre les équipes de la première division. Si cette solution était retenue World sait pourtant que cela signifierait en clair une ouverture du Tournoi des VI Nations dont le comité s’est toujours dit opposé au principe !

    The last but not the least….

    Comprenne qui pourra… Le communiqué du World avertit dans le même temps : « Avec le modèle proposé regroupant des compétitions qui ne sont ni la propriété ni gérées par World Rugby, toutes les fédérations ne sont pas actuellement favorables à un système de promotion-relégation immédiate… » et au final le texte retrouvant sa langue de bois se conclut : « Nous continuons à prendre en compte les retours, mais nous restons absolument attachés à une possibilité de participation de tous » : fermez le ban. Sur le plan financier le format proposé s'appuierait sur un partenariat commercial avec la société de marketing sportive internationale Infront, garantissant près de 5 milliards de livres sterling (5,8 milliards d'Euros) d'investissement dans le sport sur une période initiale de 12 ans (dont plus de 1,5 milliard de £ de revenus seraient garantis pour le rugby mondial). Mais en réalité est ce que ce qui se joue dans l’ajout de cette compétition mondiale n’est pas au final une énième tentative de recrédibiliser un sport qui ne parvient pas à dépasser ses frontières d’origine ? Conscient que son sport ne décolle pas de ses terres historiques World cherche une sortie par le haut. Pourquoi pas ? il se trouve que jusqu’à ce jour c’est plutôt en se divisant par deux et… ½ que le rugby s’est multiplié ! Inventé par les écossais le rugby à 7 gagne de nouveaux continents, de nouveaux publics et accède même aux JO dont le XV a été chassé pour cause de violence il y aura un siècle en 2024 depuis les derniers Jeux organisés à Paris. Avec le World Rugby du XXI ème siècle nul doute que de nouveaux rebonds sont à venir.
    Rédigé par Alain Arvin-Bérod, directeur académique, AMOS Sport Business School

    Photo : (c) Ligue Nationale de Rugby

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